#LFFTF2017 : vers un corps augmenté

Si la fonction première du vêtement était de nous protéger, celle-ci s’est depuis amplifiée. Dans ce dernier article consacré aux œuvres exposées lors de notre Look Forward FashionTech festival en Juillet dernier, nous découvrons le 4ème parcours de l’exposition, dédié au corps augmenté. Ce parcours présentait des vêtements et accessoires expérimentant une fusion extrême avec le corps, déployant des capacités allant de la recherche de confort jusqu’à la création mutante d’un super-corps.

 

Le corps s’exprime

Que ce soit à travers l’art, la littérature ou encore la technologie, nos esprits s’expriment, mais qu’en est-il de notre corps? Les deux œuvres à suivre nous proposent une interprétation singulière et poétique de l’expression de soi.

 

Technologies et instinct avec Batuque

Crédit photo : Made@Eu – Ricardo O’Nascimento

Le projet Batuque de l’artiste Ricardo O’Nascimento est inspiré par le Candomblé, une religion afro-brésilienne des plus populaires au Brésil: les initiés y incarnent des entités à travers des costumes et des danses spécifiques afin d’être transportés dans d’autres dimensions. La personne qui enfile le costume devient une sorte de créature, une entité extra-sensorielle. Réagissant au son environnant, les boules de fourrure sur le vêtement se mettent à vibrer dès qu’une autre personne s’en approche. Rappelant le comportement d’un animal identifiant un potentiel agresseur, le projet Batuque donne au vêtement une capacité de vie, d’instinct et d’autonomie qui transcende le corps du porteur.

 

Un comportement autonome avec Sacré Cœur

 

Constatant que nous sommes de plus en plus entourés d’objets collectant nos données (téléphone, GPS … ), l’artiste Stijn Ossevoort s’est demandé : « Et si l’objet voulait posséder quelque chose de nous ?». Imaginant un vêtement connecté non plus à des données, mais bien à la personne elle-même, le manteau Sacré Cœur possède un cœur en tissu brodé à l’intérieur de sa doublure. Ce cœur est capable de reproduire le battement du cœur du porteur. Conçu avec un capteur électrocardiogramme et un microprocesseur, le cœur artificiel reconnaît, capte et reproduit la fréquence cardiaque de son porteur en temps réel : semblant vivant, le résultat est visible à l’extérieur grâce aux battements, tandis qu’il brille, au rythme des pulsations, à l’intérieur.

 

 

 

Le corps se surpasse

Et si les vêtements venaient nous apporter des capacités complémentaires? Là où notre corps faillit, certaines créations viennent combler ce manque : c’est le cas avec The Sound Shirt, qui remplace l’ouïe perdue par le toucher, et de Dynamic Skin, qui détecte les changements de températures de notre sang pour y pallier.

 

Dépasser nos limites avec The Sound Shirt

 

 

Conçu par la marque de vêtements CuteCircuit en collaboration avec l’orchestre Junge Symphoniker Hamburg, le produit Sound Shirt a pour ambition de permettre aux personnes malentendantes et sourdes d’accéder à l’expérience orchestrale. Utilisant un système haptique sophistiqué, cette chemise permet de convertir les signaux audio provenant des instruments joués sur scène en impulsions et vibrations d’intensités variables. Le porteur de la chemise peut ainsi ressentir physiquement le concert qui se joue devant lui. Afin d’optimiser cette expérience, les sections de basse – plus graves – sont localisées dans les parties inférieures du torse tandis que les sections plus légères ou aigües, telles que le violon, sont situées dans le haut sur le corps. En regardant l’orchestre, le porteur de la chemise peut ainsi très rapidement comprendre la corrélation entre ce qu’il voit et ce qu’il ressent. La Sound Shirt est la nouvelle version de la HugShirt de CuteCircuit (2002), la toute première chemise Wearable qui permettait aux gens de se toucher à distance.

 

Générer d’autres capacités avec Dynamic Skin

 

L’artiste Aniela Hoitink (Neffa) souhaite créer des vêtements capables de répondre aux besoins et désirs de l’utilisateur sans que celui-ci n’ait à fournir aucun effort. Son dernier projet, Dynamic Skin, est un ensemble de plusieurs vêtements qui collectent et stockent l’énergie solaire pour ensuite générer leurs propres comportements : diffusion de chaleur et diffusion de lumière. Inspirés par le microbiome humain, les vêtements de ce projet ont ainsi un métabolisme qui leur est propre. La robe Blood circulation est conçue avec une encre thermochromique qui réagit à la température: les fils chauffants à l’intérieur du textile changent la couleur du vêtement, illustrant la circulation sanguine interne du porteur. Au-delà de cette expression visuelle, la robe produit réellement de la chaleur. Le porteur est ainsi surpassé par son vêtement qui comprend et retranscrit son corps en parfaite autonomie.

 

Crédit photo : Neffa, Dynamic Skin

 

Le corps se transforme

Les réalisateurs hollywoodiens en ont rêvé : virtuel et physique ne font plus qu’un, et notre corps sert de lien entre ces deux mondes. Depuis le 17 Octobre 2017 et jusqu’au 19 août 2018, l’exposition « Effets spéciaux, crevez l’écran ! » qui se tient à la cité des Sciences et de l’Industrie de Paris, vous fait découvrir les techniques qui se cachent derrière les effets spéciaux. Avec les 4 œuvres qui suivent, plus besoin d’effets spéciaux. Notre corps est tour à tour musique, il la créé et la diffuse, puis récepteur d’informations virtuelles, ou encore diffuseur d’ondes.

 

Corps amplifié avec Speaker Dress

Réalisée dans le cadre d’une résidence à Pier9 (AutoDesk + Abmeton). Speaker Dress est la toute dernière création de l’artiste Anouk Wipprecht. Dans le prolongement de ses précédents projets, ce vêtement augmente notre corps de nouvelles fonctionnalités créatives. Grâce à un ensemble de capteurs situés sur le devant de la robe, le porteur peut composer de la musique, simplement en utilisant ses mains. La musique est diffusée en temps réel sur les hautparleurs «Alienology» de Igor Knezevic, qui se trouvent sur les épaules du porteur. Fidèle à son esprit extravagant et festif, Anouk Wipprecht transforme ici le corps en une véritable chaîne hi-fi ambulante, capable de composer et de générer la musique en toute autonomie.

 

Corps augmenté avec Skinterface

 

 

Avec le projet Skinterface, le collectif F_T_R souhaite permettre à chacun d’avoir une immersion totale dans l’environnement numérique, traversant un seuil imaginaire pour entrer complètement dans la réalité alternative proposée. La peau étant notre interface avec le monde physique, elle prolonge ici son rôle dans le monde virtuel. Portée à même la peau et localisée dans un espace virtuel 3D, la combinaison Skinterface est équipée de microaimants hypersensibles, convertissant les interactions numériques en sensations physiques. Dessinant l’hypothèse d’une interaction possible entre le monde physique et les objets et/ou personnes numériques, la panoplie des applications à venir est foisonnante, allant du divertissement à la communication en passant par le virtual prototyping.

 

Corps hybride avec Prototype

Viktoria Modesta se définit comme une artiste pop bionique explorant la musique, la mode, la performance, la technologie et la médecine. Suite à un accident de naissance, elle grandit avec une malformation à la jambe et décide de se faire amputer en 2007. La vidéo virale Prototype, réalisée pour la campagne #BornRisky de Chanel 4, affirme son désir de faire du corps un sujet d’art, invitant chacun à dépasser sa peur face à des corps différents. En mettant en scène des prothèses avant-gardistes et grandioses, le clip vidéo bouscule à la fois les stéréotypes de la beauté féminine et ceux du handicap : « Assemblez-moi pièce par pièce ( … ) Je suis Je prototype.» À travers son œuvre, Viktoria Modesta nous invite à choisir et créer notre propre identité et à faire de la technologie, de la mode et du corps une voie pour se révéler à soi et aux autres.

 

Corps hybride avec Transwarm Entities

L’artiste Maartje Dijkstra a créé Transwarm Entities pendant le Fashion Fusion Lab de la Deutsche Telekom Berlin Germany. A la fois singulière et sculpturale, cette robe est composée d’infimes éléments répétés – tel du cartilage – à la façon des cellules qui construisent ensemble un organisme complexe. Intégralement imprimés en 3D, ces fragments ont ensuite été assemblés manuellement les uns aux autres avec du polyester et du cuir. Quatre drones, eux aussi imprimés en 3D, volent autour de cette robe, comme s’ils s’en étaient décrochés. Grâce à un système de tracking développé par Bitcraze, fonctionnant avec les ondes radio, les drones évoluent au rythme de la musique du producteur Newk et créent un essaim chorégraphié.

 

 

Les artistes issus de la FashionTech travaillent le corps humain afin d’en comprendre les limites et appréhender les solutions technologiques pour aller toujours au-delà du possible. A travers ces créations, les vêtements disposent de leur propre fonctionnement, leur propre vie complémentaire à la nôtre, et se font la vitrine de notre physionomie. De façon à la fois poétique et esthétique, ils nous offrent leur vision de la relation entre ce que nous dévoilons aux yeux de tous, et ce que nous cachons intrinsèquement. Le corps humain serait-il entrain de passer à une version 2.0 ?